Je vous invite à lire et à réagir à l’article « Mangez des truites ! » de Simon Scodavolpe paru dans le numéro 53 de Salmo recopié ci-dessous :

 


 

Tout début de saison est propice aux bilans et aux perspectives. La saison 2013 a bien montré que lorsque la météo est favorable, les truites répondent présentes. Ce fut également le cas dans les régions durement touchées par des sécheresses récurrentes au début des années 2000, telles que celles du pourtour méditerranéen. Bref, la pêche de la truite en France, a encore de beaux jours devant elle, n’en déplaise aux esprits chagrins qui auraient tendance à reléguer la truite fario sauvage au rang de souvenir. Si le constat d’un terrain de jeu encore favorable ne peut que nous réjouir, je reste beaucoup plus perplexe face à l’évolution de la pêche elle-même.

Les trompettes de la modernité de notre loisir sont bien mal embouchées

Depuis une dizaine d’années, notre loisir subit une nette transformation, à la fois matérielle et spirituelle : parallèlement au vieillissement global des pratiquants (lié à un évident essoufflement du recrutement), on note que la nouvelle génération de pêcheurs essaie de se démarquer de l’ancienne. Si cette volonté de rupture est classique et quelque part légitime, je reste dubitatif face à la direction qu’elle tente de nous faire prendre : la pêche de la truite tend aujourd’hui à mettre en œuvre des techniques modernes, souvent inspirées de celles visant les carnassiers (aux leurres en particulier) tout en adoptant une nouvelle philosophie basée sur la pratique du « catch and release », censée la rendre plus fun, plus sport, bref plus moderne. En résumé, elle consiste à bannir les appâts naturels au profit de leurres ou de mouches artificielles, et relâcher ses prises dans les meilleures conditions, après la désormais traditionnelle séance photos. En effet, il est aujourd’hui courant d’exposer son trophée sur un blog ou une page de réseau social. Le poisson est ainsi devenu une sorte de jouet, que l’on peut prendre et relâcher à sa guise. Voici le décor planté, et le trait est à peine grossi. D’ailleurs, il suffit de parcourir quelques forums ou réseaux sociaux pour observer cet état d’esprit. Je trouve inquiétant de lire le discours de certains débutants pleins de certitudes sur la panacée de la gestion halieutique ou de les voir poser devant l’objectif avec une truite dont les nageoires rognées ne laissent pas de doute quant à l’origine, fiers d’annoncer qu’elle a regagné son élément. Avant d’inculquer à un néophyte la pratique du « no kill », je pense qu’il serait plus judicieux de lui enseigner la façon de reconnaître une truite de qualité, savoir apprécier des souches, des robes, et apprendre les rudiments de l’écologie d’une rivière de montagne.

La truite, un simple jouet pour des frimeurs sectaires ?

De la même façon, je suis très étonné de voir que ces pratiquants sont très au fait des dernières nouveautés en termes de matériel alors qu’ils ont parfois de grosses lacunes en matière de connaissance de la truite et de la nature en général. Connaître l’influence de la météo sur le poisson, l’évolution de son comportement au cours de la saison, s’intéresser aux variations de niveaux conséquentes aux précipitations, autant de choses essentielles pour les anciennes générations de pêcheurs, qui ont tendance à tomber aux oubliettes. Ceci n’est que le reflet de la rupture actuelle qui se fait entre la Nature et des humains au mode de vie urbain, dont les préoccupations sont bien éloignées de celle de nos aïeux.

Parallèlement au développement du « catch and release », sont recyclées des expressions anciennes associées de façon grotesques à cette pratique, telles que « pêche sportive », ou « respect du poisson » : comme si l’utilisation d’appâts vivants rendait la pêche moins sportive (encore faut-il savoir ce que cet adjectif désigne réellement), ou qu’un panier en osier était une forme d’irrespect envers nos chers salmonidés ? Ces raccourcis ridicules n’ont aucun sens, et ne sont le fruit que de pêcheurs de salon, voulant transformer cette pêche rustique et primitive par essence.

Une attitude faussement écologique mais véritablement absurde

L’absurdité de ces intégristes atteint son sommet quand vient l’argument choc de l’état d’esprit « pêcheur-no-killeur-ecolo-responsable » : sans doute considèrent-ils que la consommation de viande achetée en supermarché (souvent bourré d’antibiotiques) est plus naturelle ou que l’empreinte écologique d’un poisson élevé aux farines aux farines est moins importante ? Dans une société française de plus en plus touchée par la malbouffe, un repas composé de truites sauvages est sain, peu couteux et écologique. Son bilan carbone est ridicule à côté de celui des plats que nous consommons tous les jours. La vraie écologie est là ! La truite possède de multiples propriétés intéressantes, elle apporte des oméga 3, protecteur cardiovasculaire, et diverses vitamines indispensables au fonctionnement de notre organisme.

Cette mouvance de la remise à l’eau systématique a conduit de nombreux pêcheurs de renom à retourner leur veste sur ce sujet sensible : le taux de ceux qui assument encore leur statut de pêcheur/préleveur a indéniablement diminué, contrairement à l’hypocrisie qui n’a cessé de croître quand le son de cloche a changé. Ces repentis pensent échapper à la flagellation en se cachant derrière des expressions aussi creuses que « les temps ont changé, il est temps de relâcher », ou en adoptant la posture classique du pêcheur blasé, las de prendre la vie à ses captures. Je respecte infiniment les adeptes du « no kill », ceux qui relâchent leurs prises par intime conviction, mais le prosélytisme en la matière ou la dévalorisation systématique de ceux qui agissent autrement ont tendance à m’irriter.

Du retournement de veste au serrage de vis

De lourds dangers pèsent sur les pêcheurs traditionnels qui souhaitent continuer à prélever raisonnablement. Malgré de plus en plus d’exemples de l’inefficacité de leurs mesures, les obsédés du durcissement réglementaire s’illustrent encore chaque saison en convainquant leur AAPPMA, leur Fédération, de mettre un tour de vis supplémentaire quelque part, leur préférée étant l’augmentation de la taille légale, qui continue de faire rage inutilement. La pêche de la truite moderne, à l’image de la société de consommation actuelle, avide de technicité et d’évolution, s’éloigne inéluctablement de ses racines : un matériel dépouillé et le plaisir des choses simples, profondément ancrées dans le terroir. La pêche de la truite n’est pas celle des carnassiers et ne gagne rien ou presque à être modernisée, car la réussite est principalement basée sur la connaissance des mœurs des poissons. Elle ne fait pas bon ménage avec le consumérisme actuel. Sa rusticité et son caractère dépouillé la rendent profondément anti bling-bling. C’est sans aucun doute l’une des raisons qui explique la désaffection des plus jeunes envers ce poisson : les derniers gadgets à la mode ne font pas prendre plus de truites. Au grand dam de ceux-ci, le dernier leurre hyper technique fraîchement importé du Japon fait rarement le poids face au ver de terre dans l’eau froide et colorée du début de saison…

Heureusement, il existe encore de nombreuses AAPPMA disposant d’un terrain favorable aux populations salmonicoles et qui se battent pour le garder en utilisant le vrai levier qu’est la protection du milieu aquatique, tout en appliquant une gestion libérale de la pêche afin de contenter la majorité des pratiquants. Comme par hasard, ce sont celles-là même qui ont les densités de truites les plus grandes !

Si vous doutez de la domination inquiétante de la pensée unique et du « politiquement correct » dans notre loisir, posez-vous cette question : Dans combien d’autres revues halieutiques que Salmo, actuellement, croyez-vous que l’on aurait publié un tel article ?

Tuer une truite pour la déposer sur un lit de végétaux frais avant de la déguster n’a jamais envoyé personne au purgatoire. N’ayez pas honte de porter un panier. Continuez à savourez la délicatesse exquise d’une truite de montagne, ne vous culpabilisez pas et assumez vos choix ! Alors en 2014, faites-vous plaisir, mangez des truites !

Simon SCODAVOLPE

Salmo Mag / Trimestriel n°53

Article mangez des truites reproduit avec l’autorisation d’ Olivier Plasseraud, rédacteur en chef du magazine Salmo.